Le contexte de la scène
Don Diègue, vieux comte de Castille, vient d'être nommé gouverneur du prince royal, charge que le comte de Gormas convoitait. Furieux, Gormas lui adresse un soufflet en public. L'honneur exige réparation, mais Don Diègue n'a plus la force de tenir l'épée. Resté seul, il pèse la situation avant d'appeler son fils Rodrigue.
Ce monologue est l'un des premiers grands soliloques de la tragi-comédie française. Il enclenche la mécanique du Cid : l'affront fait au père déclenche la vengeance du fils, et le duel à venir opposera Rodrigue au père de Chimène, celle qu'il aime.
Texte intégral
Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !1
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?2
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers3
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?4
Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,5
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,6
Tant de fois affermi le trône de son roi,7
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?8
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !9
Œuvre de tant de jours en un jour effacée !10
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !11
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !12
Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,13
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?14
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur :15
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur ;16
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,17
Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne.18
Le texte reproduit est celui de l', dite définitive, corrigée par Corneille. La version de la création présente quelques variantes de ponctuation. La tradition scolaire et le théâtre s'appuient sur l'.
Lecture du passage
Le monologue se construit en quatre mouvements de quatre vers, plus deux distiques de chute. Premier mouvement (vers 1 à 4) : la stupeur exclamative, quatre ô initiaux, une question rhétorique. Ce n'est pas une plainte oratoire, c'est un homme qui titube intérieurement.
Deuxième mouvement (vers 5 à 8) : le corps devenu objet. Don Diègue parle de son bras à la troisième personne. C'est le moment le plus tragique, parce que c'est celui où il s'observe de l'extérieur. Troisième mouvement (vers 9 à 12) : le bilan symbolique, quatre images en cascade. Chute (vers 13 à 18) : l'apostrophe au Comte absent, qui prépare la vengeance.
Pour le jeu
Indications de travail
- Le souffle, pas la voix. Don Diègue est vieux et blessé dans son honneur. Travaillez d'abord à voix basse pour trouver où la voix doit naturellement remonter, souvent vers les vers 13 à 16.
- L'alexandrin respiré. La césure à l'hémistiche doit s'entendre sans devenir mécanique. Marquez la coupe par une micro-suspension, jamais par un silence appuyé.
- Le « mon bras » comme tournant. Le passage à la troisième personne au vers 5 est le pivot. Changez d'appui, regardez votre main ou votre arme.
- L'apostrophe finale, sans cri. « Comte, sois de mon prince à présent gouverneur » est ironique, pas furieux. La fureur viendra ensuite, avec Rodrigue.
Sources & références
Pierre Corneille, Le Cid ; édition Marty-Laveaux dans les Œuvres de P. Corneille, Hachette. Texte du domaine public. Pour la méthode de travail, voyez apprendre un texte de théâtre ; pour l'auteur, notre page Pierre Corneille.