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Technique · Versification

L'alexandrin et la versification au théâtre classique

Compter les douze syllabes, respirer la césure, reconnaître les rimes, et surtout dire le vers juste : le guide complet, sans jargon inutile.

Pourquoi le vers fait peur, et pourquoi il ne devrait pas

Beaucoup de comédiens reculent devant les textes en vers parce qu'ils croient devoir maîtriser une mécanique savante avant d'oser ouvrir la bouche. La vérité est plus simple : l'alexandrin n'est qu'un outil de rythme, hérité de plusieurs siècles de scène française, conçu pour porter la parole et la rendre mémorable. Comprendre comment il est bâti ne sert pas à le réciter comme un métronome, mais à savoir où respirer, où appuyer, et où laisser couler. Ce guide vous donne d'abord les règles de comptage, puis la grammaire des rimes et des coupes, et enfin la part la plus utile en pratique : comment dire tout cela sur un plateau sans tomber dans la scansion plaquée. Aucune de ces notions n'est difficile prise une à une. Mises bout à bout, elles forment la grille de lecture qui rend le répertoire classique enfin clair.

Qu'est-ce que l'alexandrin

L'alexandrin est un vers de douze syllabes. C'est sa seule définition stricte, et tout le reste en découle. On l'appelle parfois le vers noble parce qu'il est devenu, à partir du dix-septième siècle, le mètre de la tragédie et de la grande comédie en vers. Sa longueur n'est pas un hasard : douze syllabes, c'est à peu près ce qu'une voix peut tenir d'un souffle, avec une coupe au milieu pour reprendre de l'air. Le vers porte ainsi une pensée complète, balancée en deux moitiés, ce qui en fait un instrument parfait pour le débat, la délibération, la plainte ou la décision.

On parle de mètre pour désigner le nombre de syllabes d'un vers. À côté de l'alexandrin, le théâtre classique connaît des vers plus courts, mais c'est le douze qui domine les œuvres de Racine et de Corneille. Comprendre l'alexandrin, c'est donc tenir la clé de l'essentiel du répertoire en vers. Et pour cela, tout commence par une opération qui paraît évidente mais qui réserve des surprises : compter les syllabes.

Compter les syllabes

Compter douze syllabes semble facile jusqu'au moment où l'on s'aperçoit que le décompte du vers ne suit pas la prononciation ordinaire d'aujourd'hui. Trois règles principales expliquent presque tous les écarts : le e muet, la diérèse et la synérèse. Une fois ces trois mécanismes acquis, on sait scander n'importe quel alexandrin.

Le e muet

Le e dit muet, ou e caduc, est celui qu'on entend à peine en fin de mot : la finale de belle, route, parle. Dans le vers classique, ce e compte comme une syllabe à part entière lorsqu'il est suivi d'une consonne. Prenons un groupe construit pour l'exemple : « la rose est belle ce matin ». À l'oral courant, on glisse sur le e de belle. Dans le vers, ce e se prononce parce qu'il précède une consonne, et il occupe sa propre case : bel-le-ce fait trois syllabes, pas deux.

Deux exceptions importantes corrigent cette règle. D'abord, le e muet ne compte jamais en fin de vers : la dernière syllabe accentuée ferme le mètre, et le e final qui suit est purement décoratif. Ensuite, le e muet s'efface devant une voyelle, par un phénomène d'élision. « une amie sincère » se scande u-n'a-mie : le e de une disparaît devant le a de amie. C'est ce double jeu qui déroute au premier abord, et qui devient automatique après quelques pages lues à voix haute en comptant sur les doigts.

La diérèse et la synérèse

Certains groupes de voyelles peuvent se prononcer soit d'un seul coup, soit en deux temps. Le mot hier, le mot lion, le mot nation en sont de bons exemples. Quand le poète fait sonner les deux voyelles séparément, on parle de diérèse : li-on compte alors pour deux syllabes. Quand il les fond en une seule émission, c'est une synérèse : lion ne compte plus que pour une. Le choix n'est pas libre pour le comédien : il est fixé par le vers. Si le vers a besoin d'une syllabe de plus pour atteindre ses douze, le mot se dira en diérèse ; sinon, en synérèse.

En pratique, on ne devine pas : on compte. On totalise les syllabes du vers en supposant une lecture normale, et si le compte tombe court d'une unité, on cherche le mot susceptible de diérèse et on l'ouvre. Cette gymnastique, un peu déroutante au début, devient un réflexe. Elle explique pourquoi un même mot peut se dire de deux façons selon le vers où il se trouve.

Quelques exemples de comptage

Reprenons un groupe neutre, fabriqué pour la démonstration : « le vent du soir emporte les feuilles mortes ». Comptons : le-vent-du-soir-em-por-te-les-feuil-les-mor-tes. Le e de porte compte car il précède une consonne, celui de feuilles aussi, mais le e final de mortes ne compte pas puisqu'il clôt le vers. On arrive bien à douze. L'exercice mérite d'être répété sur des phrases qu'on invente soi-même : c'est en scandant ses propres lignes qu'on intègre les règles, bien plus qu'en les lisant.

La césure et l'hémistiche

L'alexandrin classique ne se contente pas de douze syllabes alignées : il se plie au milieu. La coupe centrale s'appelle la césure, et elle tombe après la sixième syllabe. Chacune des deux moitiés de six syllabes porte le nom d'hémistiche. Le vers a donc une architecture en deux versants, et c'est cette symétrie qui lui donne son balancement caractéristique.

La règle n'est pas qu'arithmétique. La césure doit coïncider avec une fin de mot et, idéalement, avec une articulation du sens : une virgule, une pause logique, le passage d'une idée à une autre. Un vers bien fait ne brise jamais un groupe inséparable au sixième pied. Un alexandrin de Racine, dans Phèdre, illustre cette coupe avec une netteté célèbre : « C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ». La césure tombe après entière, et les deux hémistiches se répondent comme les deux plateaux d'une balance.

Pour le comédien, la césure n'est pas un silence. C'est un appui, une micro-articulation qui structure le souffle sans le couper. On la sent plus qu'on ne l'entend. Marquer la césure par une pause franche à chaque vers transforme le texte en horloge, et c'est précisément le défaut qu'il faut fuir.

Les rimes

La rime est l'écho sonore qui clôt les vers et les relie deux à deux ou par groupes. Elle joue plusieurs rôles à la fois : elle marque la fin du vers, elle aide la mémoire, et elle tisse une musique d'ensemble. On la décrit selon deux axes : sa disposition et sa richesse.

La disposition

Les rimes plates, ou suivies, s'enchaînent par paires : deux vers riment ensemble, puis deux autres, selon le schéma AABB. C'est la disposition la plus courante dans le théâtre classique, parce qu'elle avance sans détour et convient au dialogue. Les rimes croisées alternent les sonorités selon le schéma ABAB. Les rimes embrassées encadrent une paire par une autre, sur le schéma ABBA, comme deux bras qui en enserrent deux. Ces deux dernières dispositions se rencontrent surtout dans les passages lyriques ou les morceaux détachés, par exemple les stances, dont nous reparlons plus bas.

La richesse

On classe aussi les rimes selon le nombre de sons communs en fin de vers. Une rime est dite pauvre quand un seul son est partagé, par exemple ami et fini. Elle est suffisante quand deux sons coïncident, comme silence et balance. Elle est riche quand trois sons ou plus se répondent, comme victoire et histoire. La rime riche n'est pas toujours préférable : un excès de richesse peut sonner appuyé. Le classique recherche surtout la justesse et l'équilibre.

L'alternance des rimes

Une règle structure tout le répertoire : l'alternance des rimes masculines et féminines. Une rime est féminine quand elle se termine par un e muet, masculine dans tous les autres cas. La règle veut qu'on ne puisse pas enchaîner deux paires de même genre : après une paire de rimes masculines vient une paire de rimes féminines, et ainsi de suite. Cette alternance donne au tissu sonore une respiration régulière, perceptible même sans qu'on sache la nommer. Le comédien n'a pas à la calculer en jouant, mais la connaître aide à comprendre pourquoi certains passages semblent monter et d'autres se poser.

L'enjambement, le rejet, le contre-rejet

Le vers classique aime la coïncidence entre la phrase et la ligne : idéalement, le sens se boucle à la fin du vers. Mais les grands auteurs jouent constamment avec cette attente. Quand la phrase déborde la fin du vers et se poursuit sur le suivant sans pause possible, il y a enjambement. L'effet est une coulée, une tension : l'oreille attend une fin qui ne vient pas, et le sens entraîne la voix par-dessus la barre du vers.

Le rejet est le cas particulier où un mot bref, repoussé au début du vers suivant, reçoit de cette position un relief saisissant. Le contre-rejet est le mouvement inverse : un mot annoncé en fin de vers amorce déjà la phrase qui se déploiera au vers d'après. Ces procédés ne sont pas des fautes contre le mètre, ce sont des effets voulus. Pour le comédien, ils signalent justement les endroits où il ne faut surtout pas marquer la fin du vers, mais au contraire enchaîner pour servir le sens. Repérer les enjambements dans un texte, c'est repérer les pièges où la scansion mécanique trahirait l'auteur.

Dire l'alexandrin sur scène

Voici la partie qui sépare le bon lecteur du bon comédien. Connaître les règles ne sert qu'à une chose : savoir où le sens et le rythme se rencontrent, et où ils se contredisent. Le principe directeur tient en une phrase : on dit le sens, le vers le porte par-dessous.

Le premier piège du débutant est de marteler. Effrayé par le mètre, il scande chaque pied, marque lourdement la césure, fait sonner chaque rime. Le résultat est une cantilène monotone qui tue le texte. Il faut au contraire faire confiance au vers : il est régulier de lui-même, inutile de le souligner. La règle est de respirer la césure sans la frapper. La coupe centrale est un appui pour le souffle, pas une barrière : on la sent, on s'en sert pour reprendre de l'air, mais on ne s'y arrête pas comme devant un mur.

Deuxième piège : s'arrêter à chaque fin de vers. Quand la phrase enjambe, il faut enchaîner. Le sens commande, et la fin du vers ne se marque que si la ponctuation et l'idée le justifient. Troisième piège : surjouer les e muets. Dans la diction de scène, ils s'allègent, sans disparaître tout à fait. On les fait exister assez pour que le mètre tienne, jamais au point de les faire claquer. Le bon dire de l'alexandrin est celui qu'on n'entend pas comme du vers, et qui pourtant en garde toute la tenue. Ce travail rejoint celui que nous décrivons dans notre guide pour apprendre un texte : la technique disparaît au profit de l'intention.

Au-delà de l'alexandrin

L'alexandrin domine, mais le théâtre n'est pas qu'alexandrins. Connaître les autres formes aide à situer ce qu'on a sous les yeux.

L'octosyllabe, vers de huit syllabes, plus court et plus vif, sert souvent aux passages enlevés, aux comédies légères, aux refrains. Sa brièveté donne de l'allant. À l'opposé, beaucoup de pièces sont écrites en prose : Molière lui-même alterne vers et prose selon les œuvres, et la prose de théâtre a ses propres exigences de rythme, même sans mètre fixe. Le vers libre, au sens classique, désigne un mélange de vers de longueurs différentes au sein d'une même tirade, ce qui permet des effets de souplesse ; c'est notamment la forme des fables, et de certains passages dramatiques.

Cas particulier et précieux : les stances. Ce sont des strophes lyriques insérées dans une pièce, où le personnage, seul, médite ou délibère, souvent dans une forme métrique plus libre et plus chantante que le dialogue ordinaire. L'exemple le plus connu du répertoire est celui des stances de Rodrigue dans Le Cid, morceau de bravoure où le héros pèse son dilemme. Les stances sont un terrain d'exercice idéal parce qu'elles concentrent, dans un espace court, presque toutes les questions de versification. Pour s'entraîner sans contrainte juridique, on choisira un texte du domaine public, comme ceux rassemblés sur notre page pièces libres de droit, ou l'un des monologues célèbres du répertoire.

Questions fréquentes

Combien de syllabes compte un alexandrin ?

Douze, réparties en deux hémistiches de six séparés par une césure centrale. C'est le vers le plus employé du théâtre classique français.

Qu'est-ce que la césure ?

C'est la coupe qui partage le vers en deux moitiés de six syllabes. Elle tombe après la sixième syllabe et doit coïncider avec une fin de mot et une articulation du sens.

Comment compter le e muet ?

Le e muet compte comme une syllabe quand il est suivi d'une consonne à l'intérieur du vers. Il s'efface devant une voyelle et ne compte jamais en fin de vers.

Faut-il marquer la césure en jouant ?

Non, pas par un silence. La césure est un appui pour le souffle, qu'on sent plus qu'on n'entend. La marquer lourdement transforme le texte en horloge et trahit le sens.