Neuf siècles sur les planches
Le théâtre français ne commence pas dans une salle. Il naît dehors, sur les parvis et les places, dans la langue de l'Église puis dans celle des marchands. Pendant près de neuf siècles, il change de lieu, de public et de fonction : prière mise en scène au Moyen Âge, divertissement de cour sous Louis XIV, champ de bataille esthétique chez les romantiques, laboratoire de formes au XXe siècle. Suivre cette histoire, c'est voir une société se regarder jouer, et redéfinir à chaque génération ce qu'elle attend d'une scène. Pour distinguer les genres qui s'y croisent, notre fiche sur la comédie, la tragédie et le drame sert de boussole.
Le théâtre médiéval
Le théâtre médiéval sort de la liturgie. Dès le Xe siècle, des moines insèrent de courts dialogues chantés dans l'office de Pâques : un ange, des saintes femmes au tombeau, quelques répliques en latin. Ces tropes quittent peu à peu le chœur de l'église pour le parvis, et le latin cède la place au français. Le « Jeu d'Adam », vers 1150, marque ce passage : drame religieux destiné au public, joué devant le portail, avec des indications de mise en scène encore notées en latin.
Aux XIVe et XVe siècles, le genre se déploie en grand. Les mystères mettent en scène la Passion ou la vie des saints sur plusieurs journées, avec des dizaines de rôles, des machines, des effets de feu et de vol. Une ville entière pouvait s'y impliquer, chaque corps de métier prenant en charge un décor ou un épisode. À côté de ce théâtre sacré, un théâtre comique prospère sur les mêmes places. Les soties, jouées par des troupes de « sots », raillent les puissants sous couvert de folie. Les farces, brèves et crues, tirent leur comique des tromperies conjugales et des marchands floués.
La « Farce de Maître Pathelin », composée vers, reste le sommet du genre. Un avocat sans le sou roule un drapier pour lui voler du tissu, puis se fait rouler à son tour par un berger qui répond « bée » à toutes les questions du juge. La pièce vit de son rythme et de ses retournements. Elle prouve que le rire français possédait déjà, avant l'humanisme, une mécanique de comédie parfaitement réglée.
La Renaissance et la naissance du théâtre classique
Au XVIe siècle, les humanistes redécouvrent les Anciens. On lit Sénèque, Térence, Aristote ; on traduit, on imite. Le théâtre médiéval, jugé confus et trop populaire, est peu à peu écarté des ambitions savantes. En, le Parlement interdit la représentation des mystères à Paris, et la rupture se consomme. Les poètes de la Pléiade veulent doter la France d'une tragédie et d'une comédie dignes de Rome. Étienne Jodelle donne en « Cléopâtre captive », souvent tenue pour la première tragédie française d'inspiration antique.
Ce théâtre de la Renaissance reste savant, parfois plus lu que joué. Mais il pose les fondations : le découpage en cinq actes, le recours aux sujets antiques, le vers comme langue de la scène noble. Au tournant du XVIIe siècle, Alexandre Hardy écrit pour des troupes professionnelles et fournit un répertoire abondant. La scène se structure, des salles permanentes s'ouvrent à Paris, et le métier de comédien commence à exister. Le terrain est prêt pour la génération qui va fixer les règles.
Le grand siècle classique
Le XVIIe siècle français est celui où le théâtre devient un art d'État autant qu'un art tout court. Richelieu, puis Louis XIV, soutiennent les auteurs et les troupes. C'est aussi le moment où l'on codifie. La doctrine classique, formulée par les théoriciens et adoptée par l'Académie, impose la règle des trois unités : une seule action, en un seul lieu, dans les limites d'une journée. S'y ajoute la bienséance, qui bannit de la scène le sang et la violence directe, et la vraisemblance, qui veut que tout paraisse possible au spectateur. La querelle du « Cid », en, montre le poids de ces exigences : on reproche à Pierre Corneille d'avoir négligé l'unité de temps et choqué les convenances.
Corneille domine la première moitié du siècle avec une tragédie du sursaut héroïque, où des personnages d'exception arbitrent entre l'amour et le devoir. « Le Cid », « Horace », « Cinna » mettent en scène la volonté qui se dresse contre le sort. Racine, une génération plus tard, prend le contre-pied. Sa tragédie est celle de la passion qui détruit : Phèdre dévorée par un amour interdit, Hermione folle de jalousie. Là où Corneille admire la grandeur, Racine observe la fatalité, dans une langue d'une densité rare. Ses alexandrins comptent parmi les scènes cultes du théâtre classique.
Le rire, lui, appartient à Molière. Comédien, chef de troupe et auteur, il fait de la comédie un instrument d'observation sociale. L'avare, le faux dévot, le malade imaginaire, le bourgeois qui se rêve gentilhomme : ses types restent reconnaissables aujourd'hui. « Tartuffe » lui vaut des années d'interdiction pour avoir touché à l'hypocrisie religieuse. Molière meurt en scène, ou presque, lors d'une représentation du « Malade imaginaire » en. Pour aborder son œuvre sans se perdre, voir nos pièces de Molière accessibles.
Le XVIIIe siècle
Après les géants du grand siècle, le XVIIIe explore d'autres registres. Marivaux invente une comédie de l'amour naissant où l'intrigue tient moins aux événements qu'aux détours du langage. Dans « Le Jeu de l'amour et du hasard », maîtres et valets échangent leurs rôles, et les sentiments se révèlent par le déguisement. On a forgé le mot « marivaudage » pour décrire cette manière, jeu de surprises et d'aveux retardés. La langue y devient le ressort principal de la scène.
Le siècle invente aussi un genre intermédiaire. Diderot théorise le drame bourgeois, qui abandonne les rois et les héros pour des personnages de la vie ordinaire, marchands, pères de famille, et traite de questions morales sur un ton sérieux sans être tragique. L'idée aura du mal à produire des chefs-d'œuvre durables, mais elle déplace le centre de gravité du théâtre vers le présent et le quotidien.
Beaumarchais, à la fin du siècle, fait entrer la politique dans la comédie. « Le Barbier de Séville » puis « Le Mariage de Figaro » mettent en scène un valet plus intelligent que son maître. Le monologue de Figaro, où le valet raille les privilèges de naissance, fut perçu comme une charge contre l'ordre social. La pièce, longtemps bloquée par la censure, triomphe en, cinq ans avant la Révolution. Le rire y porte une idée, et le public ne s'y trompe pas.
Le drame romantique
Au début du XIXe siècle, une génération veut en finir avec les règles classiques. Pour les romantiques, l'unité de temps et de lieu étouffe la vie ; le mélange du noble et du familier, du tragique et du comique, rend mieux compte du réel. Victor Hugo expose ce programme dans la préface de « Cromwell » en. Il y défend le drame contre la tragédie, et le grotesque comme part nécessaire de l'art.
La rupture éclate publiquement avec « Hernani ». À sa création, en février à la Comédie-Française, partisans du drame nouveau et défenseurs du goût classique s'affrontent dans la salle. La jeunesse romantique, menée par des écrivains et des artistes, vient soutenir la pièce soir après soir. Les sifflets répondent aux applaudissements. Cette bataille d'Hernani reste le symbole d'un changement de génération autant qu'un débat sur le théâtre.
Le romantisme produit aussi une voix plus intime. Alfred de Musset, après l'échec d'une de ses pièces à la scène, écrit un théâtre destiné d'abord à la lecture, qu'on nomme « spectacle dans un fauteuil ». « Lorenzaccio » ou « On ne badine pas avec l'amour » mêlent l'ironie, la mélancolie et la liberté de construction. Ces textes, longtemps boudés par les théâtres, sont revenus au répertoire bien plus tard, et n'en ont pas bougé depuis.
Du naturalisme au théâtre moderne
La seconde moitié du XIXe siècle voit triompher un théâtre de divertissement, le boulevard, du nom des grandes salles parisiennes. Georges Feydeau y porte le vaudeville à sa perfection mécanique : portes qui claquent, quiproquos en cascade, amants cachés dans les placards. « La Puce à l'oreille » ou « Un fil à la patte » fonctionnent comme des horloges, chaque détail posé au premier acte se retournant au troisième. Ce comique d'horlogerie demande une précision que peu d'auteurs ont égalée.
En parallèle, le naturalisme pousse vers la scène le souci de vérité sociale. On cherche des décors crédibles, un jeu débarrassé de l'emphase, des sujets pris dans la réalité ouvrière et bourgeoise. André Antoine fonde en le Théâtre-Libre, où il impose une mise en scène réaliste et fait découvrir des auteurs étrangers comme Ibsen. Le metteur en scène, jusque-là simple régisseur, devient un artiste à part entière.
La rupture la plus brutale vient d'un jeune provocateur. En, Alfred Jarry fait jouer « Ubu roi ». Le premier mot lancé à la salle, déformation grossière d'un juron, suffit à provoquer le scandale. Avec son tyran grotesque et veule, Jarry tourne le dos à la psychologie et à la vraisemblance. On voit après coup dans cette farce énorme l'annonce des audaces du XXe siècle. Le surréalisme, Antonin Artaud et son « théâtre de la cruauté », puis le théâtre de l'absurde des années prolongent cette défiance envers le théâtre bien fait. Beckett, avec « En attendant Godot », et Ionesco, avec « La Cantatrice chauve », mettent en scène des personnages qui attendent sans objet et parlent pour ne rien dire. Le langage lui-même devient suspect.
Le théâtre contemporain
Après, le metteur en scène prend souvent le pas sur l'auteur. La décentralisation théâtrale, lancée par l'État, installe des centres dramatiques en province et sort le théâtre du seul Paris. Jean Vilar et le Festival d'Avignon, fondé en, cherchent un public large pour un répertoire exigeant. La scène se vide de ses décors lourds ; le plateau nu et la lumière suffisent.
Les écritures se diversifient. Jean Genet, Bernard-Marie Koltès, plus tard une génération attachée au plateau et à l'improvisation collective, repoussent les frontières du texte et de la représentation. Le théâtre documentaire, la performance, les formes qui mêlent vidéo et présence vivante coexistent aujourd'hui avec un répertoire classique toujours joué. Une mise en scène de Molière ou de Racine côtoie sans gêne une création née la veille. Pour qui veut monter sur les planches, beaucoup de ces textes anciens sont accessibles : voir nos pièces libres de droit et les monologues célèbres du théâtre français.
Questions fréquentes
Quelle est la plus ancienne pièce de théâtre française ?
Le « Jeu d'Adam », daté du milieu du XIIe siècle, compte parmi les plus anciens textes dramatiques conservés en langue française. C'est un drame religieux semi-liturgique, joué sur le parvis des églises, dont les didascalies sont en latin et les répliques en français.
Quelles sont les trois unités du théâtre classique ?
L'unité de temps demande que l'action tienne dans une journée, l'unité de lieu qu'elle se déroule dans un seul endroit, l'unité d'action qu'une seule intrigue principale gouverne la pièce. Codifiées au XVIIe siècle, ces règles visaient la vraisemblance et la concentration de l'effet.
Qu'est-ce que la bataille d'Hernani ?
C'est la querelle qui éclate à la création d'« Hernani » de Victor Hugo, en février, à la Comédie-Française. Partisans du drame romantique et défenseurs des règles classiques s'affrontent dans la salle soir après soir. La pièce tient l'affiche et marque la victoire du romantisme au théâtre.
Qui a inventé le théâtre de l'absurde ?
Le terme a été forgé par le critique Martin Esslin en. Les auteurs concernés, Beckett, Ionesco, Adamov, ne formaient pas une école : ils partageaient une même défiance envers l'intrigue logique et le langage rassurant, sans s'être concertés.